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Devant lui, 130 mètres de vide. 130 mètres plus bas, les hommes ressemblaient à des fourmis, des cafards, pullulant aux heures de pointes, envahissant les starbucks et stands à hot dogs lorsque midi résonnait. Devant lui, 130 mètres de vide. Il n'avait pas le vertige. 130 mètres plus bas, les hommes n'avaient pas de visage, ils ressemblaient tous à des points noirs, pixels désordonnés, indisciplinés, chacun suivant sa direction, chacun poursuivant son but. Devant lui, 130 mètres de vide. Debout derrière sa fenêtre, mains croisées dans le dos, il se demande comment ce chaos peut vivre ensemble, comment les pixels peuvent se rencontrer sans jamais se percuter, sans jamais exploser l'un au contact de l'autre.
Debout derrière sa fenêtre, il poursuit son rêve. Il rêve d'un monde ou tous les pixels iraient dans le même sens, un monde simple, un monde dans lequel il pourrait tout modéliser. Lui, il a son but, persuadé qu'il est supérieur aux buts de tous ces pixels qui s'agitent, en bas, dans la rue. Comment ne le serait-il pas ? Comment ne pourrait-il pas tout avoir compris, lui ? Lui dont le nom apparaît dans les journaux, lui dont le salaire excède celui d'un millier de pixels réunis. Si on lui donne tout ça, c'est qu'il est supérieur, merde.
Lui, le désordre, ça l'énerve. Lui, il en est déjà à sa 18e femme de ménage. Lui, il déteste les imprévus. Lui, il veut qu'un plus un égale toujours à deux. Lui, il est l'avocat de ceux qui veulent toujours gagner plus, lui, il est le défenseur du marché libre, lui, il sait qu'on peut tout acheter. Alors forcement, y'a des trucs, c'est plus fort que lui, ça l'énerve. Quand il voit ces crétins indisciplinés qui ne regardent pas les spots de pub, ça le rend malade. Avec tout le joli argent qu'il paye pour ça, la moindre des corrections, ce serait quand même que vous les bouffiez, les lessives X, les laves vaisselle Y, la bière qui fait maigrir, le cassoulet anti flatulence.
Lui, il aimerait bien mettre un procès à tous ceux qui ruinent son ordre établi. Ceux qui ne regardent pas la pub rompent le contrat qui les lient avec leur chaînes de télé. Ceux qui enregistrent les émission et qui passent la pub en accéléré sont des voleurs. La pause pipi ? Il tolère 30 secondes, pas une de plus. Quant à la peine de mort pour ceux qui ne paient pas pour les CDs qu'il produit, il y pense sincèrement.
Il imagine un monde segmenté, fragmenté, plein de pubs qu'on serait obligé de regarder, plein de produits qu'on serait obligé d'acheter, plein de chiffre d'affaire, plein de marges sur coût variable, d'occasions de voir. Il imagine un monde dans lequel le seul jugement qui compte est celui de l'argent, un monde auquel je veux désobéir. C'est décidé, demain, je rentre dans la résistance. Bière ou thé à volonté devant la télé, histoire de passer les pauses pubs à uriner.
Son petit nom à lui, c'est Jamie Kellner, et il est président de Turner Broadcasting. Et l'excellent article a été péché par le lutin excité, Chryde, devant qui l'on s'incline pour cette pêche miraculeuse. En intégralité également, l'interview de Kellner sur le futur de la télévision. Quant à moi, vous m'excuserez, faut que j'aille aux toilettes, je viens de voir une pop-up apparaître sur mon écran.

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