Derniere minute
Il était midi, midi et demie racontera Germain, encore tremblant, appuyé sur sa canne. Midi, midi et demie quand on a entendu comme un vrombissement, au loin. Puis ça s'est rapproché. Sans prévenir. On a poussé les enfants dans les maisons. Ils jouaient au ballon sur la place principale, à deux pas de l'église. On les a poussés à l'intérieur des maisons, à l'intérieur du café. Et puis soudain, ça a été comme le tonnerre, la foudre qui s'abattait un jour de beau temps. Ils sont passés à deux, trois, puis 10, 20. En voiture d'abord.
Ils ont traversé le village plus vite que n'importe qui. A 200 kilomètres par heure, peut-être plus. Ils sont passés sans regarder, sans dire bonjour, pressés. Ils mettaient des couleurs chez nous, c'était un peu la fête. On les a regardé passer, les premiers, les seconds. Ils sont passés avec leurs voitures très chères.
Ils ont dit qu'ils passaient chez nous parce qu'ils n'avaient pas de villages chez eux, parce que ça les changeait, que chez nous, on pouvait aller vite, très vite. Que chez nous, on n'était pas obligé de s'arrêter. Qu'on pouvait exprimer sa virilité au volant d'engins faits pour aller trop vite.
Ils sont passés, les motos ont suivi les voitures. Les heures sont passées, les enfants en ont eu assez d'être enfermés. Plus personne ne passait, on a commencé à les laisser sortir. On n'avait pas prévu que bientôt passeraient des camions qui ne transportaient rien d'autre qu'un pilote très pressé et un co-pilote très concentré. Un camion, c'est plus difficile à manoeuvrer qu'une voiture, même nous on sait ça. Alors quand le camion est passé en trombe dans le village, c'est normal, il n'a pas pu éviter Pierre, 14 ans, qui traversait la route.
Pierre est mort sur le coup. Le camion n'a pas eu le temps de s'arrêter très longtemps, c'est normal, ils font une course qui coûte très cher. Hier, dans le Vaucluse, un autre enfant s'est fait écraser, par une voiture cette fois. Mais ils ont aussi continué la course. Alors pas de raison qu'ils l'arrêtent pour Pierre. Apparemment, ils vont juste arrêter de faire courir la montre, pour ne pas être aussi pressés et pouvoir vraiment s'amuser.
Du coup, 'parait que c'est un skieur qui a gagné la course. Il avait l'air sacrément fatigué mais bien content d'être arrivé premier.
Pierre ? Leurs journaux en ont écrit quelques lignes, pour dire que ça allait permettre aux mauvaises langues de critiquer encore une fois celle qu'ils appellent "l'aventure européenne". Ils ont aussi dit que c'était un peu aussi de la faute de la foule, imprévisible comme toujours chez nous.
De retour à la réalité, un gros bravo à cette 28e édition du Paris-Dakar, n'avoir tué que deux enfants, 'fallait le faire. Un gros bravo aussi à l'excellent France Soir qui n'hésite pas dans son article du 16 janvier sur le sujet à faire dans le poétique. Au choix, on peut y lire : "toujours plus de prévention, préparer à l'avance la gestion d'une foule importante (et imprévisible, comme toujours en Afrique)" (sic) "Le drame de samedi, lui, s'inscrit dans une logique toute différente (...) il s'agit tout simplement d'un banal mais tragique accident de la route" (re-sic) pour conclure par cette magnifique leçon de choses (on pourra aller vomir après) "Pour résumer : dans la vie, les gens meurent. Dakar ou pas. On apprécie d'ailleurs la virulence avec laquelle certains s'émeuvent de ce drame. Les mêmes sans doute qui regardent l'Afrique se mourir de la tragédie du Sida".
C'est vrai, merde, de toute façon, les Africains crèvent la gueule ouverte. Autant qu'on puisse s'amuser et en profiter un peu, 'y a pas de raison. Et après, on reprendra une deuxième portion de frites devant Stade 2.

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